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L'affaire Véronique Courjault

Véronique Courjault Les cas d'infanticides ne manquent pas de défrayer l'actualité. Début novembre 2006, à Toulouse, une Française de 39 ans est soupçonnée d'avoir tué son nouveau-né découvert dans son congélateur. Véronique Courjault, quant à elle, est inculpée le 12 octobre pour assassinats sur trois bébés nés en 1999, 2002 et 2003. Alain de Chivré, directeur de l'IEA, nous livre dans cet entretien une approche astropsychanalytique de Véronique Courjault.

FH : Alain de Chivré, vous pratiquez l'astrologie depuis 1983 et diffusez dans le cadre de votre centre de formation continue un enseignement sur l'astro-criminologie. L'astrologie a-t-elle quelque chose à dire sur les infanticides de Véronique Courjault ?

Alain de Chivré : Oui bien sûr, tout autant que la psychiatrie ou la psychanalyse. Mais dans tous les cas, et dans celui-ci en particulier qui est très complexe, il faut être très mesuré. L'astrologie est une grille de lecture pour accéder à la structure d'une personnalité. Ce n'est qu'une hypothèse : qui peut prétendre lire ou décoder l'inconscient avec certitude ? D'emblée, il faut chasser l'idée que le crime est inscrit dans la carte du ciel de Véronique Courjault. Cette carte ne dit rien sur les comportements ni sur les passages à l'acte. Elle est susceptible de les expliquer a posteriori - ce qui est bien différent - et surtout de leur donner du sens. La vraie question est de savoir ce que signifie ce geste (répété trois fois). L'astrologue peut tenter d'y répondre prudemment en évoquant des scénarii.

FH : Vous semblez donc écarter d'office l'idée d'un fatalisme de premier degré : du point de vue de l'astrologue il n'y aurait pas de "criminel né", mais pourrait-on parler d'indices ou tout simplement de prédispositions à la criminalité ?

AdC : Je n'en suis pas sûr non plus. Encore une fois on trouve toujours, après coup (si j'ose dire), un ou deux facteurs (au moins) susceptibles d'être mis en relation avec l'acte criminel. Dans le cas de Véronique Courjault, il y a bien quelques dissonances qui apparaissent dans la structure de la personnalité : une pulsion agressive latente (1), une fragilité de la fonction maternelle (2) (probablement en rapport avec un éventuel déni de grossesse)... Mais de là à considérer ces facteurs comme des indices pathologiques, il y a un cap que l'on ne peut franchir. Ou alors nous serions amenés à penser qu'un tas de gens ont des prédispositions à la criminalité.

FH : Mais alors que dit l'astrologie ?

AdC : Enormément de choses mais pas forcément ce que l'on croit. Si l'information astrologique était - à elle seule - suffisante pour évaluer la dangerosité d'un individu, on devrait pouvoir anticiper et faire de la prévention pour éviter les passages à l'acte. On sait très bien que ce n'est pas le cas. Ce qui est vrai pour l'astrologie l'est également pour la psychologie. Si le thème astral est censé représenter la structure d'une personnalité, ce n'est pas un système clos. C'est un ensemble ouvert qui fonctionne sur un principe d'interactions permanentes entre l'individu et son environnement. Une manifestation psychopathologique résulte d'une multitude de facteurs. Le rôle de l'astrologue consiste donc à étudier les interdépendances de ces différents paramètres. La "radioscopie" astrologique de Véronique Courjault fait ressortir deux points :

1) Une ambivalence entre un monde intérieur (l'intimité du moi (3)) et un monde extérieur (support de l'identification (4)). Cela peut être vécu comme une dualité.

2) Une très grande importance de la sphère relationnelle. Il y a même une certaine forme de dépendance, quelque chose qui ressemblerait à : "j'ai besoin du regard de l'autre pour exister".

Ensuite on s'interroge sur les conditions dans lequelles le thème est vécu. C'est là que tout commence. On étudie donc les facteurs de l'environnement : historique éducatif, milieu familial, occupations, activités, cadres de vie... Dans le cas présent, on dispose de très peu d'éléments sur l'itinéraire biographique et les conditions de vie. Suffisamment quand même pour constater malgré tout ou du moins supposer qu'il y a un grand décalage entre les attentes de Véronique et ce qu'elle vit en réalité. Au regard des témoignages recueillis ici et là on pressent une espèce de solitude ou un manque de dialogue. Jean Louis Courjault semble très occupé par son travail, il voyage beaucoup. Il est surmené à un point tel que l'on est en droit de se demander s'il a le temps d'apporter la moindre réponse à l'énorme attente relationnelle (diagnostiquée par le thème astrologique).

FH : Vous privilégiez la piste de la sphère relationnelle et soulignez le hiatus entre les attentes de Véronique et les réponses "avortées". Mais cette situation n'est pas exceptionnelle en soi, car le désir de reconnaissance est une composante essentielle dans la compréhension des rapports humains.

AdC : La singularité ne se situe pas tellement dans le désir de reconnaissance, mais dans le décalage existant entre l'offre et la demande affective. Certes, le désir de reconnaissance travaille les rapports entre les hommes, mais il peut être plus ou moins bien vécu. Selon les sources de l'enquête, Véronique est décrite comme une personne timide, préférant de loin l'isolement de la campagne à la vie sociale urbaine. Avec le temps, les conditions ne s'arrangent pas et peuvent devenir conflictuelles : l'expatriation a très bien pu être vivement souhaitée tout en étant très difficile à assumer (5). D'ailleurs, son rapport à la réalité semble contradictoire (6) : Véronique célèbre en novembre 1994 son mariage sous les auspices du deuil (elle portait du noir) ; Véronique est enceinte, mais personne ne soupçonne sa grossesse, pas même sa meilleure amie qui pratiquait pourtant le yoga avec elle ; Véronique devient assistante maternelle (7) à Séoul, ce qui ne l'empêche pas de commettre des infanticides... Ses gestes, répétés de manière compulsive, peuvent être interprétés comme des appels au secours. Gestes désespérés, réponses provocatrices (8) à ce manque d'attention et à cette cécité de ses proches. Une cécité telle qu'on est en droit de se demander si elle n'est pas collective, si le déni de grossesse ne vient pas plutôt de là... Ne voyez ici aucun jugement de ma part, seulement une hypothèse : le sentiment pour Véronique d'une solitude extrême et insupportable.

FH : A ce stade de l'analyse, vous semblez inverser les rôles et supposez que la frontière entre le normal et le pathologique n'est pas aussi évidente que cela...

AdC : Permettez-moi de rebondir sur vos propos : vous prétendez qu'il existe une frontière nette entre le normal et le pathologique. Or c'est loin d'être aussi évident, précisément parce que cette frontière ne se laisse pas facilement voir. Canguilhem (9) soutenait par exemple que "ni le vivant, ni le milieu ne peuvent être dits normaux si on les considère séparément, mais seulement dans leur relation" ( Le Normal et le pathologique ). Si cette frontière est floue, il y a tout de même chez Véronique une transgression : l'infanticide. Mais ce geste n'est intelligible qu'en étudiant un système de facteurs. Or, le noyau dur de ce système est sans doute le rapport à autrui. D'un côté, Véronique a plus que quiconque besoin du champ relationnel, mais de l'autre aucun signe extérieur ne vient combler son désir ni ses attentes.

FH : Mais Véronique Courjault n'est pas la seule à vivre cette contradiction : beaucoup de couples ont une situation analogue, mais ne commettent pas pour autant des infanticides.

AdC : Fort heureusement ! Seulement, tous les couples ne vivent pas la même situation. Dans un autre contexte, Véronique aurait très bien pu ne pas commettre d'infanticides. Et il suffit souvent d'un rien pour passer à l'acte : un événement contingent, anodin ou insignifiant... C'est assez irrationnel ! Dans le cas de Véronique, on peut seulement étudier les conditions qui rendent possible le passage à l'acte. Parmi elles, on peut tout d'abord noter un surmoi relativement faible (10), le surmoi désignant chez Freud une sorte de garde-fou contre les pulsions. Ensuite, la relation à autrui est vécue sur le régime de la contradiction : il y a un fossé béant entre le désir vital d'un champ relationnel et le comblement de celui-ci, enfermant Véronique dans une bulle atrophiante, une position schizoïde. Cette position est à même de générer des conflits intérieurs, ou encore des dépressions. Mais personne ne le remarque - ce qui creuse encore davantage le fossé... Quand Véronique donne naissance à ses bébés, elle voit désormais la réalité en face, celle d'une vie entièrement consacrée à autrui, sans qu'autrui ne le lui rende, les nouveaux-nés étant à la fois son oeuvre et le miroir de ses échecs successifs. De cet accouchement aurait pu surgir un éclair de lucidité ("la blessure la plus proche du soleil" (11), selon le poète René Char), mais vite dénié, car anxiogène. Le geste infanticide serait, en ce sens, une sorte de mécanisme de défense, mais un mécanisme voué à l'échec : tout se passe comme si Véronique, par ce geste, se dédoublait, avait en face d'elle un corps étranger incarnant sa relation problématique à autrui. Comment résoudre cette contradiction, si ce n'est en tuant les nouveaux-nés ?

FH : Mais alors, comment expliquer la congélation des bébés ?

AdC : Les infanticides sont souvent suivis de la suppression du corps du foetus, considéré comme un déchet. Mais ce n'est pas le cas chez Véronique Courjault, hormis l'infanticide datant de 1999. On connaît les complications engendrées par la période post-partum, celle qui s'étale de l'accouchement au recouvrement des premières règles. Elle correspond à une perte brutale des repères physiologiques et anatomiques liés à la grossesse et favorise certaines complications psychologiques, comme le cafard post-partum , appelé aussi "baby blues", touchant plus de 50% des femmes. La psychose post-partum, quant à elle, reste exceptionnelle et ne représente qu'un ou deux cas sur 1000 naissances. Le thème de Véronique fait apparaître une scission psychologique dont la résolution passe par un sentiment de puissance absolue (12) sur ses bébés. Mais la psychose post-partum s'accompagne également d'un fort sentiment de culpabilité. Congeler les corps serait une manière pour Véronique d'avoir une emprise sur la mort et d'échapper aux images insupportables de la dégradation en figeant le temps (13), le tombeau de l'événement. En 2005, elle va même jusqu'à déménager les cadavres de ses bébés, morts en août 2002 et novembre 2003. Tout semble indiquer un rapport obsessionnel au temps : maintien morbide d'un passé qui a du mal à passer, incapacité à se projeter dans l'avenir (14).

FH : Selon vous, pourquoi Véronique n'a-t-elle pas eu recours à l'IVG ? A cause d'un possible déni de grossesse ?

AdC : Sans doute à cause du déni de grossesse, même si Véronique Courjault avait prémédité son crime. Peut-on encore véritablement parler de déni dans ce cas là ? Il n'y a pas, semble-t-il, de stigmates susceptibles de cautionner un déni de grossesse. On trouve plutôt la trace d'un certain flou (15). Sans doute pourrait-on évoquer un risque d'incohérence ou une tendance mythomaniaque. Cela va de pair avec les mensonges de madame Courjault durant l'enquête policière et sa capacité à dissimuler très adroitement la réalité, stimulée par son sens de l'organisation (16) ("Il aurait fallu qu'elle soit bien organisée pour accoucher entre 8 h 30 et 16 h 30 quand les enfants étaient à l'école et éviter le mercredi après-midi quand ils étaient à la maison", relate la belle-mère de Véronique).

FH : Votre analyse pourrait être celle d'un psychologue. Dans ce cas, pourquoi faire appel à un astrologue plutôt qu'à un praticien "classique" ?

AdC : Si le thème astrologique permet un accès direct à la structure de la personnalité, il ne nous renseigne pas sur le réel ou le manifesté mais sur ce qui le sous-tend selon une dynamique conscient-inconscient. Tout l'art de l'astrologue consiste donc à conjuguer l'inné (révélé par un possible "conditionnement" astral) et l'acquis (les divers champs contextuels de la vie). Ceci devrait être le fondement de la pratique astrologique. Je doute que ce soit le cas. Dans l'esprit du grand public, l'astrologue est celui qui "fait des thèmes". En un sens, il a raison, car beaucoup d'astrologues sont persuadés que le thème correspond à ce que les gens vivent. Ils utilisent à tort la symbolique astrologique pour faire du descriptif en collant trop vite des étiquettes. Pour simplifier : "Vous êtes Taureau donc vous êtes stable et possessif ... Vous êtes Gémeaux donc vous êtes bavard et remuant"... Cette option directive nous paraît obsolète et dangereuse : obsolète, parce qu'elle reste prisonnière d'un ésotérisme moyenâgeux qui méconnaît les apports modernes de l'épistémologie et de la psychologie. Dangereuse, parce que tout conseil astrologique peut facilement devenir une manipulation, surtout si l'on reste au stade du descriptif. Gardons toujours en vue que l'astrologie n'est pas une vérité ; ce n'est qu'une hypothèse de travail.

FH : Selon vous, l'astrologie serait incapable à elle seule de fournir des explications vraisemblables. N'est-ce pas contradictoire avec votre "profession de foi" ?

AdC : La frontière entre le normal et le pathologique n'étant pas détectable, il incombe au praticien d'observer les faits pour leur donner une assise conceptuelle. Dans le cas de Véronique Courjault, par exemple, seul le croisement de ces deux données que sont l'inné et l'acquis permet de conférer un sens à son geste infanticide. Or ceci n'est presque jamais explicité par les astrologues ni par les psychologues. C'est pourtant capital : on ne peut que très rarement dissocier les deux notions, elles sont interdépendantes. Pour approcher la complexité de l'être humain, il faut dépasser les dichotomies. La psychologie et l'astrologie doivent se compléter. Idem pour la neuropsychologie et la psychanalyse. Quand on applique ce raisonnement au cas de Véronique Courjault alors on comprend mieux, car son thème fait valoir l'importance de la relation, l'importance du regard de l'autre (17). C'est une explication parmi beaucoup d'autres. Et il faut la considérer avec beaucoup de prudence, car nous ne sommes pas dans les mêmes conditions qu'un psychiatre qui fait une expertise : il dispose, lui, de tous les éléments de l'enquête. En ce qui nous concerne, nous devons nous contenter des coupures de presse lues ici et là.

FH : Merci Alain de Chivré.

NOTES :

(1) La tension entre Mars et Pluton.
(2) Lune conjointe à Lune noire opposée à Mercure / Neptune.
(3) Cette Lune en I est l'outil de construction du moi. Cette position est fragilisée par la Lune Noire et par l'opposition à Mercure / Neptune.
(4) Soleil au descendant.
(5) Lune en Taureau.
(6) Lune opposée à Mercure, lui-même conjoint à Neptune en Maison VII.
(7) Maison IV en Cancer, et la lune, maîtresse de IV, est exaltée en Taureau en Maison I.
(8) Ascendant Bélier et maître de l'AS carré à Pluton.
(9) G. Canguilhem (1904-1995) : philosophe et épistémologue français.
(10) Saturne est "borgne", c'est-à-dire aspecté par aucune planète ; d'autre part le dessin planétaire du thème de Véronique est celui d'une "balançoire" : deux groupes de planètes s'opposent, chaque groupe étant respectivement encadré par Saturne et la Lune, puis par Mars et Jupiter. L'équilibre suggéré par ce dessin est relativement précaire.
(11) Dans le thème de Véronique Courjault, le Soleil est conjoint à la pointe de la maison VII, celle du rapport à autrui.
(12) Mars, Maître de l'Ascendant (Bélier), est en carré à Pluton et Uranus.
(13) Rappelons que Saturne, borgne dans le thème de Véronique, est, dans la mythologie grecque, le dieu qui dévore ses enfants.
(14) Amas planétaire en VI / Vierge.
(15) Mercure conjoint à Neptune opposé à Lune en Taureau / Lune Noire.
(16) Amas planétaire en VI et en Vierge.
(17) Soleil en Balance et en VII juste sur le descendant.



Sa carte du ciel

Cliquez sur l'image ci-dessous pour afficher le thème astral de Véronique Courjault.


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